Le troc

 

LE TROC par Maryse Emel

 

C’était un dimanche. J’étais novice, néophyte sur la question des graines et de bonne composition. Bref, ouverte aux multiples surprises de la vie.  J’avais acheté un journal pour meubler à peu de frais cette journée dominicale.   La fin du mois approchait et les restrictions financières aussi. Près du métro Jaurès, on annonçait un événement sympathique. Il s’agissait d’échanger des graines, des plants. Rassurée sur la destination culturelle qu’empruntait ce jour férié destiné à  un repos mérité ou nécessaire, je rêvais de ces futures fleurs bientôt chez moi, prêtes à tout pour colorer la terrasse bétonnée  d’un architecte en quête de reconnaissance.  

J’arrivais à la sculpturale rotonde, et après quelques errances dues  à un douteux sens dépourvu d’orientation, je parvins enfin à ce point qualifié d’éphémère.

C’était plus qu’un point. C’est vrai que la misère est plus belle sous le soleil ou les lumières de la nuit .

Je rentrais dans ce lieu enchanteur. Ici pas de vente. Juste du troc me déclara une jeune femme avec le ravissement de quelqu’un qui venait de découvrir la lune. Le troc ? Ce n’était pas le cas au comptoir, où les euros sonnaient de tout leur poids.

J’étais entourée de têtes et de corps qui à force de troc sans doute semblaient indifférents à la réalité du contexte. Certains s’adonnaient au macramé. Fatiguée, je dus sortir ma carte d’invalide pour obtenir un siège.

Je me sentais de trop ici. Non ce n’était pas un lieu habitable. Le troc cachait mal ces gens dehors qui avaient froid.

Cet entre-soi rendait contradictoire cet imaginaire voyageur des graines.

Tout semblait convivial pourtant…

Mais le troc n’est qu’un échange archaïque qui a pour but la satisfaction des besoins.

Un échange monétaire rudimentaire.

le troc n’est pas le lieu du désir… juste celui de la nécessité

Le troc tue l’imaginaire de la rêverie.

Le vrai échange n’est-ce pas la parole ? La graine est occasion de rencontre. Elle circule, tissant les mots de la phrase ou du silence

Finalement on se retrouvait dans le trafic légal, cette fois.

Trafic sans âme autre que celle de l’économique.

Oikos, en grec, c’est l’économie, c’est-à-dire la maison.

Je songeais que ce lieu était fermeture sur soi, une extension de ces valeurs que l’on connaît, celles de la famille. Il fallait appartenir à la fratrie.

Je me sentais exclue.

La graine ici ne donnerait rien. Elle portait en elle l’impossible rencontre. Il fallait un Sésame pour être admis. Je m’enfuis et me sentis rassurée quand à la grande famille se substitua la singularité de chacun. La rue avait ses graines de rencontre Je m’y sentais à l’aise…

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