La nouvelle boîte de Pandore

Ce soir-là ils étaient quelques uns à avoir répondu à l’invitation de la semeuse. Elle avait semé quelques mots et on l’avait entendue. C’ était déjà une victoire quand on pense au bruit quotidien de tous ces mots avides d’occuper la place qui recouvrent la moindre parole par goût du pouvoir.
Sur une table se côtoyaient l’histoire des jardins ouvriers, des livres sur les graines, et une grosse boîte qui attirait l’oeil et la main des plus jeunes. Une grainothèque, c’était le nom de cette étrange collection à l’intérieur. Chaque graine occupait sa petite case, elle qui aimait tant le plaisir nomade. Pas une seule ne ressemblait à une autre. Et par les voyages, les rencontres que chacune ferait un jour, on pouvait deviner que la petite boîte ne contenait qu’un infime échantillonnage d’un univers infini.
On avait amené le tout par caddie. Oui, un caddie type supermarché, recyclé en l’occasion en tracteur de la semeuse.
Les habitués du bar regardaient curieux, pendant que la serveuse déplaçait une table, ayant oublié le grincement que celle-ci peut produire quand on ne la soulève pas.
J’ avoue ne pas trop m’y connaître en graines. Ecoutant ces semeurs de mots me renvoyant à une rêverie intime, je fus amusée de découvrir les mille et un stratagèmes développés par les graines pour voyager à peu de frais.
Ce que je retins de ce soir-là c’est la force des convictions pour vivre. Bien sûr je ne suis pas en train de devenir adepte d’un anthropomorphisme de mauvais aloi. Les graines évoquent bien plus qu’elles-mêmes. C’est une banalité  de dire cela. Elles nous renvoient à notre monde, un monde où il ne fait pas bon de prendre des risques.
Un intervenant racontait qu’aujourd’hui dans les crèches, le sol est dans une matière qui évite de se faire mal quand on tombe. Les enfants ne savent même plus tomber, et sentir la chute dans leur corps, concluait-il.
De la même façon, la dénonciation de la pollution sert d’abord les intérêts de quelques grands holdings,constatait un autre. A cette société de la peur, ils sont nombreux à s’opposer. Marx et Rousseau s’immiscèrent tant bien que mal dans la discussion .
Ce soir-là, moi qui n’y connaît pas grand-chose, j’ai senti un vent de liberté. Des jardins surgissent dans des lieux insolites, en réponse à l’impossible dialogue avec l’administration.Il y a des hommes, des femmes, qui sèment leurs désirs aux quatre coins de cette ville, en silence.

La semeuse a repris son caddie… Elle souriait. Une petite fille avait ouvert la grainothèque…

Non ce n’était pas Pandore.
L’espoir n’est pas resté au fond de la boîte.

Maryse Emel

Le troc

 

LE TROC par Maryse Emel

 

C’était un dimanche. J’étais novice, néophyte sur la question des graines et de bonne composition. Bref, ouverte aux multiples surprises de la vie.  J’avais acheté un journal pour meubler à peu de frais cette journée dominicale.   La fin du mois approchait et les restrictions financières aussi. Près du métro Jaurès, on annonçait un événement sympathique. Il s’agissait d’échanger des graines, des plants. Rassurée sur la destination culturelle qu’empruntait ce jour férié destiné à  un repos mérité ou nécessaire, je rêvais de ces futures fleurs bientôt chez moi, prêtes à tout pour colorer la terrasse bétonnée  d’un architecte en quête de reconnaissance.  

J’arrivais à la sculpturale rotonde, et après quelques errances dues  à un douteux sens dépourvu d’orientation, je parvins enfin à ce point qualifié d’éphémère.

C’était plus qu’un point. C’est vrai que la misère est plus belle sous le soleil ou les lumières de la nuit .

Je rentrais dans ce lieu enchanteur. Ici pas de vente. Juste du troc me déclara une jeune femme avec le ravissement de quelqu’un qui venait de découvrir la lune. Le troc ? Ce n’était pas le cas au comptoir, où les euros sonnaient de tout leur poids.

J’étais entourée de têtes et de corps qui à force de troc sans doute semblaient indifférents à la réalité du contexte. Certains s’adonnaient au macramé. Fatiguée, je dus sortir ma carte d’invalide pour obtenir un siège.

Je me sentais de trop ici. Non ce n’était pas un lieu habitable. Le troc cachait mal ces gens dehors qui avaient froid.

Cet entre-soi rendait contradictoire cet imaginaire voyageur des graines.

Tout semblait convivial pourtant…

Mais le troc n’est qu’un échange archaïque qui a pour but la satisfaction des besoins.

Un échange monétaire rudimentaire.

le troc n’est pas le lieu du désir… juste celui de la nécessité

Le troc tue l’imaginaire de la rêverie.

Le vrai échange n’est-ce pas la parole ? La graine est occasion de rencontre. Elle circule, tissant les mots de la phrase ou du silence

Finalement on se retrouvait dans le trafic légal, cette fois.

Trafic sans âme autre que celle de l’économique.

Oikos, en grec, c’est l’économie, c’est-à-dire la maison.

Je songeais que ce lieu était fermeture sur soi, une extension de ces valeurs que l’on connaît, celles de la famille. Il fallait appartenir à la fratrie.

Je me sentais exclue.

La graine ici ne donnerait rien. Elle portait en elle l’impossible rencontre. Il fallait un Sésame pour être admis. Je m’enfuis et me sentis rassurée quand à la grande famille se substitua la singularité de chacun. La rue avait ses graines de rencontre Je m’y sentais à l’aise…

SDF cherche appartement

SDF cherche appartement

Il n’y a pas longtemps, on l’ a appelé. Le prêtre de la Paroisse souhaite le rencontrer. Il est musulman, a perdu son logement à la mort de sa mère. Huit mois qu’il dort dans la rue. Il a bu de la bière et du vin cet hiver, histoire de ne pas avoir froid. À 39ans il porte ses rêves toujours plus difficilement. Quand on lui a parlé de pèlerinage à Lourdes il a cru à une blague. Peut-être vont ils me concéder la grotte comme logement dit-il en serrant les dents. Avec ses deux mètres il se voit bien en tête du cortège, attendant la parole du Christ lui offrant une concession.

Le service social ? une autre blague, moins amusante celle-là. Depuis 8 mois on lui a promis…beaucoup de choses. La déontologie sociale veut qu’il assume la décision de suivre une cure. Discours dont Kafka lui-même n’aurait peut-être pas eu l’idée. Addict comment peut-on concevoir un libre choix ? une décision ?

Alors il traine au service social qui, bonne conscience oblige lui donne des tickets restaurant.

On lui demande un projet de vie … mais on ne le tient pas au courant de l’évolution des démarches. Une responsable se justifie en disant qu’il n’est pas facile. Et de se réfugier derrière le secret professionnel.

On le connaît dans le quartier. Il fait rire alors on rit. Mais quand il s’agit de questions sérieuses, prendre une douche en réelle intimité, le silence remplace les rires. Va au service communal lui dit-on, en tournant le regard.

Les cafés préfèrent les alcooliques qui payent. Alors il est interdit de séjour, pendant que les faux notables de l’opinion publique, boivent tout leur saoul.

Je sens la mort m’a-t-il dit un jour.

J’écris sans grande conviction, mais qu’on m’explique pourquoi les oiseaux n’ont même plus besoin de se cacher pour mourir.

Maryse Emel

Professeure de philosophie