Vie et intentionnalité de Renaud Barbaras extraits

La mort vue par Tolstoï dans La mort d’Ivan Illitch

Il avait appris dans le traité de Logique de Kizeveter cet exemple de syllogisme: «Caïus est un homme; tous les hommes sont mortels; donc Caïus est mortel.» Ce raisonnement lui paraissait tout à fait juste quand il s’agissait de Caïus mais non quand il s’agissait de lui-même. idem

Le discours semble incapable de ressaisir ce sentiment de mourir

Pire, la mort apparaît comme le scandale ultime, pour moi, qui croyais être unique

Caïus, ou de l’homme en général, et alors c’était naturel, mais lui, il n’était ni Caïus, ni l’homme en général, il était un être à part: il était Vania, avec maman et papa, avec Mitia et Volodia, avec ses jouets, le cocher, la bonne, puis avec Katenka, avec toutes les joies, tous les chagrins et tous les enthousiasmes de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse. Est-ce que Caïus avait jamais senti l’odeur de la balle en cuir que Vania aimait tant? Caïus avait-il jamais baisé la main de sa maman? Avait-il eu du plaisir à entendre le frou-frou de sa robe de soie? Était-ce lui qui avait fait du tapage pour des petits gâteaux, à l’école? Était-ce Caïus qui avait été amoureux? Était-ce lui qui dirigeait si magistralement les débats du tribunal? Caïus est mortel,c’est certain, et il est naturel qu’il meure; mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec tous mes sentiments, toute mon intelligence, moi, c’est autre chose. Il n’est pas du tout naturel que je doive mourir. Ce serait trop affreux. (idem)

Tolstoï montre ce moment du bilan..La mort est ici sentie comme un terme, une fin

une épreuve solitaire:

Il revenait dans son cabinet, se couchait et restait,seul avec elle,face à face avec elle. Mais il n’avait rien à faire avec elle, que de la regarder et frémir d’épouvante

Que penser de l’attitude de l’homme qui n’oublie pas la mort? Il ne peut plus vivre. Il faut savoir oublier, sans quoi, et ce récit le montre, la pensée de la mort envahit tout l’espace de la pensée. A la lumière de ce récit, on comprend que la mort est fin des “possibles”. Je me fige dans mon être, à travers les souvenirs que l’on gardera de moi.

L’homme est un être pour la mort. La phénoménologie parlera à ce sujet de finitude. Pascal de misère humaine (à ne pas confondre avec la bassesse):

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi d’une semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi. Ils me disent que non et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux et ayant vu quelque objets plaisants s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi je n’ai pu prendre d’attache et considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois j’ai recherché si Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi.

Pascal, Pensées

Cette conscience de la mort inéluctable conduit certains à s’attacher à n’importe quoi, écrit Pascal, mais tout cela est illusoire. L’homme doit mourir. C’est un roseau, rajoute-t-il, mais un “roseau pensant”. C’est parce qu’il réfléchit à la “misère humaine”, c’est à dire à sa destination mortelle, qu’il échappera à “la bassesse” et à la peur. Le désir de gloire, d’argent, ne permet pas d’éviter la peur de la mort (comme on le voit dans le récit de Tolstoï)

Au lieu de la mort il voyait la lumière.«Ah! voilà donc ce que c’est», prononça-t-il à haute voix.«Quelle joie!»Tout cela ne dura qu’un instant.

Existence : problématiques

Peut-on donner sens à l'existence ? : http://lyc-sevres.ac-versailles.fr/eee.13-14.docs/sens_existence_pht.pdf 

J'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire "exister". J'étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux "la mer est verte ; ce point blanc, là-haut, c'est une mouette", mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une "mouette-existante" ; à l'ordinaire l'existence se cache. [...] Et puis voilà : tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans de l'existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'était évanoui : la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre - nues, d'une effrayante et obscène nudité. [...]
Le mot d'Absurdité naît à présent sous ma plume ; tout à l'heure, au jardin, je ne l'ai pas trouvé. mais je ne le cherchais pas non plus, je n'en avais pas besoin : je pensais sans mots, sur les choses, avec les choses. L'absurdité, ce n'était pas une idée dans ma tête, ni un souffle de voix, mais ce long serpent mort à mes pieds. Ce serpent de bois. Serpent ou griffe ou racine ou serre de vautour, peu importe. Et sans rien formuler nettement, je comprenais que j'avais trouvé la clef de l'Existence, la clef de mes Nausées, de ma propre vie. De fait, tout ce que j'ai pu saisir ensuite se ramène à cette absurdité fondamentale. Absurdité : encore un mot ; je me débats contre des mots ; là-bas, je touchais la chose. Mais je voudrais fixer ici le caractère absolu de cette absurdité. Un geste, un événement dans le petit monde colorié des hommes n'est jamais absurde que relativement: par rapport aux circonstances qui l'accompagnent. Les discours d'un fou, par exemple, sont absurdes par rapport à la situation où il se trouve mais non par rapport à son délire. Mais moi, tout à l'heure, j'ai fait l'expérience de l'absolu : l'absolu ou l'absurde. Cette racine, il n'y avait rien par rapport à quoi elle ne fût absurde. Oh ! Comment pourrai-je fixer ça avec des mots ? Absurde : par rapport aux cailloux, aux touffes d'herbe jaune, à la boue sèche, à l'arbre, au ciel, aux bancs verts. Absurde, irréductible ; rien, pas même un délire profond et secret de la nature ne pouvait l'expliquer. Évidemment je ne savais pas tout, je n'avais pas vu le germe se développer ni l'arbre croître. Mais devant cette grosse patte rugueuse, ni l'ignorance ni le savoir n'avaient d'importance : le monde des explications et des raisons n'est pas celui de l'existence. Un cercle n'est pas absurde, il s'explique très bien par la rotation d'un segment de droite autour d'une de ses extrémités. Mais aussi un cercle n'existe pas. Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l'expliquer. Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m'emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence. J'avais beau répéter : « C'est une racine », ça ne prenait plus. Je voyais bien qu'on ne pouvait pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque, à cet aspect huileux, calleux, entêté. La fonction n'expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c'était qu'une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était... au-dessous de toute explication. Chacune de ses qualités lui échappait un peu, coulait hors d'elle, se solidifiait à demi, devenait presque une chose ; chacune était de trop dans la racine, et la souche tout entière me donnait à présent l'impression de rouler un peu hors d'elle-même, de se nier, de se perdre dans un étrange excès. [...]
Ce moment fut extraordinaire. J'étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d'apparaître ; je comprenais la Nausée, je la possédais. A vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes. Mais je crois qu'à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L'essentiel c'est la contingence. Je veux dire que, par définition, l'existence n'est pas la nécessité. Exister, c'est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi Un être nécessaire et cause de soi :
Dieu. La philosophie classique (Descartes,pinoza...) voit en effet en lui l´être qui n´a
d´autre cause que lui-même. En ce sens « première », fondatrice, l´existence divine est nécessaire, ce qui permet de voir en Dieu l´explication et la justification de l´ordre du monde. Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux-semblant, une apparence qu'on peut dissiper ; c'est l'absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu'on s'en rende compte, ça vous tourne le coeur et tout se met à flotter.
SARTRE
La Nausée, éd. Gallimard, coll. Folio, pp. 178-185

I. Problème : Exister rejoint-il l’extériorité?  de la même façon, l’intimité est-elle intériorité?

Renaud Barbaras, « Phénoménologie de la vie », Noesis, 14 | 2008, 11-26.

Référence électronique

Renaud Barbaras, « Phénoménologie de la vie », Noesis [En ligne], 14 | 2008, mis en ligne le 28 juin 2010, consulté le 27 juin 2016. URL : http://noesis.revues.org/1649

Renaud Barbaras

Renaud Barbaras est professeur de philosophie contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses derniers ouvrages publiés sont Le mouvement de l’existence. études sur la phénoménologie de la vie (Vrin, 2008) ; Introduction à la philosophie de Husserl, 2nde édition, (Transparence, 2008) ; La perception. Essai sur le sensible, 2nde édition, (Vrin, 2009)

  • la biologie n’étudie pas la vie, mais le vivant (Critique du vitalisme), ce qui renvoie à une ontologie de la mort.
  • C’est l’intentionnalité qui fait surgir les choses. Elle leur confère l’existence (dans l’extériorité),  l’objectité mais pas la vie.
  • problème : comment l’intentionnalité peut-elle se donner à elle-même, existence sans faire dans l’objectité?
  • C’est là que surgit l’expression : l’intentionnalité s’éprouve dans une “non-distance”, pas en tant qu’objet, puisqu’elle n’est pas face à elle-même. cf Michel Henry, Incarnation, 2000

“À la transcendance qui caractérise la phénoménalité de la phénoménologie husserlienne il convient d’opposer l’immanence absolue dans et par laquelle seulement quelque chose peut être originairement donné, où l’apparaissant est invisible parce qu’il est éprouvé. L’apparaître est, en son essence, auto-affection pure, Affectivité”

  • L’impression est venue à soi de la vie.

On ne peut mieux dire qu’il n’y a de vie que comme épreuve de soi dans l’affection, par conséquent comme invisible, et que ce qui est appréhendé sous ce terme au sein de l’extériorité est foncièrement étranger à la vie non seulement la vie des vivants renvoie, comme tout apparaissant extérieur, à la vie vécue, mais il n’y a de vie que comme vie vécue (dans l’auto-affection). C’est pourquoi M. Henry est conduit à penser le corps vivant lui-même comme cette auto-affection même.

La difficulté est cette négation de toute extériorité. Michel Henry réintroduit la question de l’extériorité.

 

phlou_0035-3841_1957_num_55_48_T1_0470_0000suite sur : http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1957_num_55_48_4931

– Cristian Ciocan / La finitude de l’existence dans l’analytique du Dasein457 META: RESEARCH IN HERMENEUTICS, PHENOMENOLOGY, AND PRACTICAL PHILOSOPHY VOL
.II, NO.2/2010:457-480,
ISSN 2067-3655,
www.metajournal.org
Cristian Ciocan Université « Al. I. Cuza », Iasi